L'enfant, baromètre du climat social
- 25 avr. 2025
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Selon l'expression de Boris Cyrulnik.
L’enfant est à la fois l’éponge et le miroir d’un monde qui s’acharne à grandir trop vite. Sa peau fine, ses silences, ses colères, ses rires nerveux parfois, tout parle. Et tout accuse. Car l’enfance, loin d’être un sanctuaire préservé, est le premier lieu de collision entre l’intime et le politique, entre le foyer et la cité, entre les rêves et les restrictions budgétaires. On pourrait croire, par naïveté ou confort, que l’enfant est un petit être à part, à éduquer, à distraire, à orienter. Mais il est bien plus que cela. Il est le sismographe de nos failles collectives, celui qui vibre à chaque secousse de notre société. Là où l’adulte masque, rationalise ou s’habitue, l’enfant somatise, s’effondre ou se tait. Ce n’est pas un hasard si les pédopsychiatres alertent sur l’explosion des troubles anxieux, si les enseignants de maternelle témoignent d’un climat de tension grandissant, si les assistantes maternelles deviennent parfois les derniers lieux d’humanité face à la brutalité des politiques sociales.
Les enfants pauvres ne rêvent pas pareil :
Un enfant ne naît pas dans les mêmes bras selon le code postal. Là où certains s’éveillent dans des cocons feutrés, bercés par des comptines suédoises et des couches bio-lavande, d’autres apprennent trop tôt le froid, la faim, l’absence. On parle bien trop pudiquement de « précarité infantile » ou de « difficultés d’accès aux soins », mais ce que cela cache, c’est un pays qui autorise l’injustice à s’installer dès le berceau.
Les chiffres sont implacables : un enfant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté en France (cf. site de l'INSEE, chiffres de 2021). Et ces enfants-là ne jouent pas moins, ils ne sourient pas moins. Mais leur sommeil est plus court, leurs mots arrivent plus tard, leurs regards s'éteignent parfois trop tôt. L’égalité des chances ? Une fable qui commence à se fissurer dès les premiers mois.
L’enfant ressent ce que la société tait :
Dans une société sous tension, l’enfant devient capteur de l’invisible. Il perçoit le stress parental, devine l’inquiétude des adultes, absorbe les silences lourds de factures impayées, de conflits larvés, de désespoirs contenus. L’enfant n’a pas besoin de comprendre pour ressentir. Il vit dans le champ magnétique des émotions.
Et quand la violence sociale devient structurelle, quand le monde adulte peine à contenir ses propres angoisses, c’est l’enfant qui vacille. Il ne dort plus, il régresse, il crie sans raison ou cesse de parler. Le symptôme n’est pas individuel, il est collectif. Il dit : « je vais mal car vous n’allez pas bien ».
L’indifférence à l’enfant est un choix politique : coup de colère personnel
Ce que la société fait de ses enfants dit tout de sa vision de l’avenir. Une société qui investit dans ses crèches, dans ses écoles, dans ses éducateurs ou enseignants est une société qui parie sur la croissance humaine. Une société qui ferme les lieux d’accueil, qui précarise les métiers de la petite enfance, qui considère l’enfance comme une affaire privée, familiale, silencieuse, est une société en régression.
J'ai déjà recensé l'état des lieux des décisions politiques concernant la prise en charge des tout-petits, et voici ce que j'ai retenu :
Manque de soutien à la parentalité : De nombreuses politiques publiques ne reconnaissent pas suffisamment le rôle clé des parents dans le développement des jeunes enfants. Bien que des dispositifs existent, comme le congé parental, ceux-ci sont souvent insuffisants, mal rémunérés ou difficiles d'accès, ce qui peut laisser les familles sans soutien ou ressources financières pour prendre soin de leur enfant de manière optimale.
Inégalité d'accès aux structures d'accueil : Les inégalités d’accès aux crèches ou autres structures d’accueil de la petite enfance sont encore trop présentes. Les places disponibles sont insuffisantes, particulièrement dans certaines zones géographiques ou pour des familles ayant des revenus modestes. Cela crée des barrières sociales et empêche une égalité d'opportunités pour les enfants dès leur plus jeune âge.
Conditions de travail des professionnels : Les éducateurs de jeunes enfants, les auxiliaires de crèche, les assistantes maternelles, et autres professionnels de la petite enfance sont souvent mal rémunérés et leurs conditions de travail ne sont pas toujours adaptées à la réalité du terrain. Cela entraîne une forte rotation du personnel, une démotivation et un manque de qualité dans l’accompagnement des enfants.
Absence de politiques préventives en santé mentale : Bien que de plus en plus de recherches montrent l’importance des premières années de vie pour le développement du cerveau, les politiques de santé mentale pour les enfants en bas âge sont encore insuffisantes. L'accent est encore trop mis sur des traitements plutôt que sur des actions préventives adaptées, comme le soutien émotionnel aux familles ou la détection précoce des troubles du développement.
Réticence face à l'inclusion : Bien que des progrès aient été réalisés, de nombreuses structures de la petite enfance n’ont pas encore mis en place une inclusion réelle des enfants en situation de handicap. Les politiques d’inclusion sont parfois insuffisantes ou mal appliquées, avec des ressources limitées pour soutenir ces enfants et leurs familles de manière équitable.
Prise en charge de la petite enfance déconnectée des réalités : Les politiques éducatives restent parfois trop théoriques et déconnectées des besoins réels des enfants et des familles. Des choix pédagogiques et des approches éducatives, bien qu'idéaux sur le papier, ne sont pas toujours adaptés à la diversité des profils d'enfants.
Pression académique trop précoce : De plus en plus, il existe une tendance à vouloir introduire des concepts académiques trop tôt, dans des contextes préscolaires, sans tenir compte des besoins fondamentaux des enfants en matière de jeu, d’interaction sociale et d’exploration sensorielle, essentiels à leur développement.
On aime dire que les enfants sont l’avenir. Mais l’avenir ne pousse pas dans le béton ni dans l’indifférence. Il pousse dans la tendresse, la disponibilité, la sécurité, le jeu libre, les bras ouverts. Ce sont là les infrastructures fondamentales d’un pays civilisé.

L’enfant comme espérance :
Pourtant, malgré tout, l’enfant résiste. Il joue dans les interstices du chaos, invente des mondes pour compenser les fissures, cherche des regards auxquels se raccrocher. Il est fragile, oui, mais cette fragilité est une puissance. Car elle force l’adulte à se regarder autrement. Elle interroge nos choix, nos priorités, notre sens du commun.
Il y a dans chaque enfant une question adressée au monde : « Est-ce que je peux grandir ici, à vos côtés ? » Et cette question-là, posée des millions de fois chaque jour, mérite d’être entendue comme un cri, un appel, un engagement.
Le baromètre ne décide pas du temps qu’il fait. Il le révèle. De même, l’enfant ne crée pas les tempêtes sociales. Il les incarne. Alors, à nous de lire les signes. À nous de choisir un climat plus doux, plus juste, plus humain. Et surtout, aux politiques de changer le climat, pas seulement de l'observer. Observer ne suffit plus. Compter les enfants en souffrance, publier des rapports, égrener des statistiques ne changera pas leur quotidien. Il faut agir sur les causes, pas seulement sur les conséquences. Investir dans la petite enfance, c’est faire le choix d’un futur humain. C’est refuser que l’enfant paie le prix des dérèglements d’un monde qui prétend le protéger. Car l’enfant, ce n’est pas demain. C’est aujourd’hui. Et il n’attendra pas.



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