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Le rôle de l'affect : l'histoire vraie d'un enfant sauvage

  • 15 avr. 2025
  • 4 min de lecture

D'après les essais du Docteur Jean Itard : Mémoire et rapport sur Victor de l'Aveyron, Éditions Allia, 1994, 126 p.



À la fin du XVIIIe siècle, dans une France encore marquée par les secousses de la Révolution, un événement insolite vient bouleverser l’opinion publique : la découverte d’un enfant sauvage errant dans les bois de l’Aveyron. C’est en janvier 1800, près de Saint-Sernin-sur-Rance, qu’un jeune garçon d’environ 11 ans est capturé après plusieurs apparitions signalées dans les campagnes environnantes. Il est nu, sale, muet et semble farouchement indépendant. Il vit depuis plusieurs années à l’état sauvage, probablement isolé depuis sa petite enfance.



Un sujet d'étude pour les Lumières :


Lorsqu’on découvre Victor de l’Aveyron, il est quasiment nu, vêtu de haillons rudimentaires qu’il s’est probablement fabriqués lui-même à partir de ce qu’il a pu trouver dans la nature.


Voici ce que rapportent les témoignages de l’époque :


  • Il portait un gilet de toile grossière en lambeaux, à moitié arraché, probablement fait de ses propres mains ou récupéré.

  • Il était pieds nus, malgré le froid hivernal.

  • Son corps était couvert de cicatrices, témoins des ronces, morsures d’animaux ou autres blessures qu’il s’était infligées durant ses années d’errance.

  • Il était crasseux, les cheveux emmêlés, les ongles longs.


Le rapport du citoyen Bonnaterre, naturaliste envoyé par l’Institut national des sciences et des arts, décrit un garçon d’environ 1m26, d’apparence robuste mais sauvage, au comportement animalier : il grimpait facilement aux arbres, fuyait les humains et grognait plutôt que de parler.


Dès les premiers constats, les savants et les médecins de l’époque s’interrogent : est-ce un enfant mentalement déficient ou un être humain privé de toute éducation ? Le cas devient une énigme scientifique et philosophique majeure. En cette période post révolutionnaire, les idées des philosophes des Lumières imprègnent la pensée française : Rousseau, dans Émile ou De l’éducation (1762), soutenait que l’homme est bon par nature, mais corrompu par la société. Condillac et Locke insistaient sur le rôle de l’expérience et de la sensation dans l’acquisition des connaissances. Victor, tel qu’il sera bientôt nommé, incarne alors une expérience vivante : un enfant élevé sans culture ni langage. Peut-on faire de lui un « homme » au sens social du terme ? Peut-il apprendre à parler, à penser, à ressentir comme les autres ?



Le docteur Jean Itard entre en scène :


C’est Jean Itard (1774-1838), jeune médecin à l’Institut national des sourds-muets de Paris, qui prend en charge Victor. Influencé par les travaux de son mentor l’abbé Roch-Ambroise Sicard, Itard refuse l’idée que Victor soit idiot ou inéducable. Il pense que le jeune garçon souffre plutôt d’un retard de développement dû à une carence d’interactions sociales.


Itard rédige deux rapports officiels sur son expérience éducative :


  • Rapport sur le sauvage de l’Aveyron (1801)

  • Second mémoire sur les progrès du sauvage de l’Aveyron (1806)


Il y décrit minutieusement ses efforts pour éveiller chez Victor le langage, la sensibilité, la moralité. Il utilise des méthodes novatrices pour l’époque : jeux sensoriels, stimulations auditives, récompenses affectives, apprentissage visuel.



Des progrès limités mais significatifs :


Malgré cinq années d’efforts, les progrès de Victor restent modestes :


  • Il n’acquiert jamais véritablement le langage articulé.

  • Il apprend quelques mots simples, comme « lait » ou « oh Dieu ! »

  • Il manifeste des émotions, s’attache à ses éducateurs et reconnaît des personnes et des objets.


Selon Itard, l’échec relatif de l’apprentissage linguistique chez Victor confirme l’existence de « périodes sensibles » dans le développement de l’enfant, une idée qui sera développée bien plus tard par Maria Montessori et Jean Piaget au XXe siècle.



L’avis contemporain des neurosciences :


Les recherches modernes en neurosciences confirment qu’un enfant privé de relations sociales, de langage et de stimulations affectives durant ses premières années subit des altérations profondes et souvent irréversibles de ses capacités cognitives, émotionnelles et langagières. Les cas d’enfants sauvages comme Victor sont aujourd’hui étudiés dans le cadre de la privation sensorielle et de la négligence extrême.


En 1945, le rapport Spitz (de René Spitz), sur les effets de la carence affective chez les enfants placés en institutions, viendra également confirmer ces constats.



Une fin discrète, un héritage immense :


Victor termine sa vie dans l’anonymat, pris en charge par une servante bienveillante. Il meurt vers 1838 (l’année même de la mort de Jean Itard), probablement à l’âge de 40 ans.

Son cas continue de marquer les esprits. Il inspire de nombreuses œuvres littéraires et cinématographiques, notamment le film L’Enfant sauvage (1970) de François Truffaut, dans lequel le réalisateur joue lui-même le rôle d’Itard.




Le rôle de l'affect dans le développement de l'enfant :


  • Une absence précoce d’affect : Victor a grandi sans interactions humaines stables, sans regard, sans voix humaine autour de lui. Il est un exemple extrême de carence affective, comparable à ce que les chercheurs appelleront plus tard privation maternelle ou hospitalisme (Spitz, Bowlby).

  • Un développement bloqué : Malgré les efforts éducatifs d’Itard, Victor ne parviendra jamais à développer un langage complet ni une vie émotionnelle riche : les neurosciences modernes confirment que sans affect, le cerveau ne peut pleinement se structurer (cf. les travaux de Boris Cyrulnik, Catherine Gueguen, Jean Decety…).

  • L’affect comme moteur de l’apprentissage : Jean Itard lui-même finira par reconnaître que ce qui a le plus compté pour Victor, ce ne sont pas les exercices pédagogiques, mais le lien affectif avec la « servante » qui l’élèvera dans la tendresse et la patience jusqu’à sa mort.



L’histoire de Victor de l’Aveyron nous rappelle une vérité aussi simple que fondamentale : sans lien, l’humain ne se construit pas. Privé dès la petite enfance de contact affectif, de paroles échangées, de regards partagés, Victor n’a pu développer ni langage structuré, ni vie émotionnelle riche, malgré les efforts pédagogiques les plus ingénieux. Le docteur Jean Itard, pourtant convaincu de la puissance de l’éducation, constatera que les seuls vrais progrès de Victor sont apparus dans la relation affective stable qu’il a nouée avec sa gouvernante. Ce lien tendre, patient, discret, a offert à Victor ce qu’aucune méthode ne pouvait compenser : le sentiment d’exister pour quelqu’un. Aujourd’hui, les sciences du développement confirment ce que Victor incarnait déjà : l’affect n’est pas un supplément d’âme, c’est le socle du développement humain.




 
 
 

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