LES LIMITES DE L'EDUCATION POSITIVE
- 17 sept. 2024
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Depuis quelques décennies, l'éducation des enfants a subi des transformations profondes. Dans un contexte où la société évolue à un rythme effréné, les méthodes éducatives traditionnelles sont de plus en plus remises en question. L'éducation positive et la discipline douce, qui prônent une approche bienveillante et respectueuse de l'enfant, se sont imposées comme des alternatives à des pratiques jugées autoritaires et démodées. Cependant, ces nouvelles approches soulèvent des questions cruciales : en voulant éviter la répression et le contrôle excessif, ne risquons-nous pas de plonger les jeunes générations dans un univers sans cadre ni repères ? Cet article se propose d'explorer ces interrogations en examinant les avantages et les limites de l'éducation positive et de la discipline douce, tout en considérant leur impact potentiel sur le développement social et émotionnel des enfants dans un contexte social, économique et culturel complexe.

Les bienfaits de l'éducation positive et de la discipline douce
L'éducation positive repose sur des principes visant à encourager le développement harmonieux des enfants en s'appuyant sur la bienveillance, la reconnaissance des émotions, et la valorisation des efforts plutôt que la sanction des erreurs. Les recherches montrent que les enfants élevés dans un environnement où l'empathie et la communication sont privilégiées développent une meilleure estime de soi, une plus grande capacité à gérer leurs émotions, et des compétences sociales accrues. De plus, la discipline douce, qui s'éloigne de la punition corporelle ou verbale, favorise une relation de confiance entre parents et enfants basée sur l'échange et permet aux enfants de comprendre les conséquences de leurs actes sans ressentir de peur ou d'humiliation.
Les fondements théoriques de l'éducation positive

Jean Piaget (1896-1980) est un éminent psychologue et épistémologue suisse, reconnu pour ses travaux pionniers sur le développement cognitif de l'enfant. Il a commencé sa carrière en tant que biologiste, mais son intérêt pour la psychologie le mène à explorer comment les enfants acquièrent des connaissances.
Piaget est surtout célèbre pour sa théorie des stades de développement cognitif. Il a identifié quatre stades principaux :
Stade sensorimoteur (de la naissance à 2 ans) : Les enfants découvrent le monde à travers leurs sens et leurs actions.
Stade préopératoire (2 à 7 ans) : Les enfants commencent à utiliser le langage, mais leur pensée est encore très égocentrique.
Stade des opérations concrètes (7 à 11 ans) : Les enfants développent la capacité de penser logiquement à propos des objets concrets.
Stade des opérations formelles (à partir de 11 ans) : Les enfants commencent à penser de manière abstraite et à raisonner de manière hypothétique.
Jean Piaget et l'éducation positive
Jean Piaget n'a pas directement formulé de théorie sur l'éducation positive telle qu'elle est comprise aujourd'hui, mais ses travaux ont profondément influencé les fondements de cette approche. Son insistance sur l'importance de respecter le rythme de développement naturel des enfants et de leur fournir un environnement d'apprentissage stimulant et adapté à leurs besoins est au cœur de l'éducation positive. Piaget croyait que les enfants sont des "constructeurs actifs" de leur propre savoir et qu'ils apprennent mieux lorsqu'ils explorent, expérimentent, et découvrent par eux-mêmes, des idées centrales reprises dans les approches modernes d'éducation positive.
Piaget aurait probablement soutenu l'idée que l'éducation positive, en encourageant l'autonomie, la curiosité, et la résolution de problèmes, aide les enfants à développer leurs compétences cognitives de manière plus harmonieuse.
Nous verrons, dans quelques instants, que Jean Piaget, comme ses successeurs, a omis de mettre l'accent sur la nécessité de conserver un cadre dès le départ, des règles de conduite et d'interaction sociale relativement uniformes et veilles d'une continuité de valeurs essentielles pour la vie en société.

Maria Montessori (1870-1952) était une médecin et pédagogue italienne, pionnière d'une méthode éducative qui porte son nom : la méthode Montessori. Première femme médecin en Italie, elle s'est intéressée très tôt aux enfants présentant des troubles du développement, et c'est à partir de ces expériences qu'elle a commencé à développer ses théories éducatives.
En 1907, elle a ouvert sa première "Casa dei Bambini" (Maison des Enfants) à Rome, où elle a mis en pratique ses idées. La méthode Montessori se base sur l'idée que les enfants apprennent mieux dans un environnement préparé, où ils sont libres de choisir leurs activités, et où les enseignants jouent un rôle d'accompagnateurs plutôt que d'instructeurs stricts. Cette méthode repose sur l'idée que chaque enfant se développe à son propre rythme et possède un potentiel inné pour l'apprentissage, qui doit être nourri par un environnement stimulant et respectueux.
Montessori a insisté sur l'importance de l'autonomie, de l'observation attentive de l'enfant, et du respect de son rythme naturel.
Son approche a mis l'accent sur le développement de l'enfant dans toutes ses dimensions :
intellectuelle, physique, émotionnelle et sociale. Les matériaux didactiques qu'elle a
conçus sont encore utilisés dans les écoles Montessori du monde entier.
Contribution à l'émergence de l'éducation positive
Maria Montessori a largement contribué à l'émergence de ce qu'on appelle aujourd'hui l'éducation positive. Son insistance sur le respect de l'enfant, l'encouragement de l'autonomie, et la création d'un environnement d'apprentissage bienveillant et sans punitions sévères sont des principes qui se retrouvent au cœur de l'éducation positive moderne. Montessori a posé les bases pour une pédagogie où l'enfant est au centre, non pas comme un sujet à modeler, mais comme un individu à accompagner vers son plein potentiel.

Encore une fois, je constate que dès les années 1980, les protagonistes de cette nouvelle approche pédagogique, pédagogues ou médias relayant leurs informations, semblent n'avoir pas assez insister sur l'importance de la continuité d'un cadre. Certes, je suis le premier à dire que cette décennie a été salutaire pour les nouvelles générations. Enfin ! Les adultes envisagent qu'il faut respecter un enfant dès son plus jeune âge et prendre en compte son individualité. Mais l'instauration de règles élémentaires de sécurité physique et affective, d'un cadre bienveillant et "ferme" se révèle aujourd'hui plus que de rigueur. Le psychologue clinicien Didier Pleux nous rappelle que les petites frustrations sont bonnes pour l'enfant. Ces dernières lui apprennent à comprendre et à gérer ses émotions, à condition qu'il y ait un soutien valorisant de la part de l'adulte.

Françoise Dolto (1908-1988) était une pédiatre et psychanalyste française renommée, spécialisée dans la psychanalyse de l'enfance. Après avoir commencé sa carrière en médecine, elle s'est orientée vers la psychanalyse sous l'influence de Sigmund Freud et de Jacques Lacan. Françoise Dolto a révolutionné la compréhension de l'enfant en France en mettant en avant l'importance de la parole dans le développement psychique des enfants.
Elle a introduit l'idée que les enfants doivent être traités avec respect en tant que personnes à part entière, même dès leur plus jeune âge. Dolto croyait fermement que la parole avait un rôle thérapeutique et que les enfants comprenaient beaucoup plus qu'on ne le pensait traditionnellement. Elle a également popularisé l'idée que les symptômes physiques des enfants pouvaient être l'expression de souffrances psychiques.
Participation à l'émergence de l'éducation positive
Françoise Dolto a également joué un rôle crucial dans l'émergence de l'éducation positive, bien avant que ce terme ne devienne populaire. Son approche centrée sur l'écoute et le respect de l'enfant a influencé la manière dont les éducateurs et les parents abordent l'éducation. Dolto préconisait une éducation qui ne repose pas sur l'autorité stricte ou la punition, mais plutôt sur la compréhension, la communication, et le respect des besoins émotionnels de l'enfant.
Son travail a contribué à changer la perception de l'enfance, en insistant sur le fait que les enfants, tout comme les adultes, ont des droits et des besoins qui doivent être respectés. Cette approche humaniste et respectueuse de l'enfant est l'une des bases de l'éducation positive telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui. En somme, Françoise Dolto a été une pionnière dans la reconnaissance des besoins psychologiques des enfants, influençant profondément les pratiques éducatives modernes en France et au-delà.
Les limites et les risques d'une éducation "trop" positive
En effet, l’éducation positive n’est pas exempte de critiques. Certains experts estiment qu'une application excessive de ces principes peut mener à des enfants dépourvus de limites claires, ce qui peut perturber leur développement social. En effet, l'absence de cadre peut rendre difficile pour les enfants l'apprentissage des normes sociales et des responsabilités. De plus, certains parents peuvent mal interpréter les principes de l'éducation positive, en confondant bienveillance et laxisme, ce qui pourrait conduire à un manque de discipline et à une incapacité à faire face à la frustration.
Conséquences possibles
Une éducation trop positive, souvent caractérisée par une absence de règles strictes, une permissivité excessive, et un désir constant de protéger l'enfant des frustrations, peut avoir des effets indésirables sur le développement des jeunes enfants. Voici pourquoi cette approche peut être inadaptée, avec des exemples concrets et un témoignage de maman.
Manque de repères et de cadre
Une éducation trop axée sur la positivité peut conduire à un manque de structure. Les enfants ont besoin de limites claires pour se sentir en sécurité et comprendre ce qui est acceptable. Sans ces repères, ils peuvent avoir du mal à comprendre les conséquences de leurs actions, ce qui peut mener à des comportements difficiles à gérer, à la maison comme à l'école.
Exemple : Un enfant qui n'a jamais appris à attendre son tour ou à respecter les règles d'un jeu peut avoir du mal à s'intégrer dans des groupes sociaux ou à accepter les refus, ce qui peut entraîner de la frustration et des conflits.
Développement de l'enfant-roi
Lorsqu'un enfant n'est jamais confronté à la frustration ou à la discipline, il peut devenir ce que l'on appelle parfois un "enfant-roi", c'est-à-dire un enfant qui s'attend à ce que tout lui soit dû et qui a du mal à accepter les limites imposées par les autres.
Exemple : Si un enfant est toujours laissé décider de ce qu'il veut faire, sans jamais être contraint par les besoins des autres ou les contraintes de la réalité (comme les horaires, les limites matérielles, etc.), il peut avoir des difficultés à fonctionner dans des environnements où ses désirs ne peuvent pas toujours être prioritaires.

Faible tolérance à la frustration
L'un des rôles des parents est d'aider leurs enfants à développer une tolérance à la frustration, une compétence essentielle pour la vie adulte. Une éducation trop positive, qui cherche à éviter toute source de frustration, peut priver l'enfant de cette capacité.
Exemple : Un enfant qui ne rencontre jamais de déception ou de refus peut éprouver de grandes difficultés lorsqu'il devra faire face à des défis dans sa vie future, comme un échec scolaire ou un refus dans une situation professionnelle.
Témoignage d'une maman
Sarah, une maman de deux enfants, témoigne de son expérience avec une éducation trop positive. Dans une interview, elle explique : "J'ai toujours voulu que mes enfants se sentent aimés et soutenus, alors j'ai évité de leur dire non ou de les frustrer. Mais à l'âge de 5 ans, mon aîné a commencé à avoir de sérieux problèmes à l'école. Il ne supportait pas de perdre ou de ne pas être le centre de l'attention. C'était un choc pour nous tous. Après avoir consulté un pédopsychiatre, j'ai compris que le manque de limites claires à la maison avait contribué à ces difficultés. Nous avons dû réintroduire progressivement des règles et des routines, ce qui a été difficile, mais essentiel pour leur bien-être."

Didier Pleux, psychologue clinicien et psychothérapeute, a exprimé des réserves quant aux dérives potentielles de l'éducation positive. Dans son ouvrage "De l’enfant roi à l’enfant tyran", il met en garde contre les excès de cette approche, qui peut, selon lui, conduire à une surprotection de l'enfant et à un manque de préparation pour faire face aux réalités de la vie.
Didier Pleux souligne que l'absence de contraintes et de frustrations peut empêcher les enfants d'apprendre à gérer l'échec, ce qui est crucial pour leur développement émotionnel et social.
Il affirme que, si l'éducation positive vise des objectifs louables, elle doit être équilibrée par des règles claires et des attentes réalistes. Selon lui, une éducation sans suffisamment de cadre peut mener à des enfants qui ont du mal à accepter l'autorité et à se conformer aux normes sociales.
Pour en savoir plus, vous pouvez consulter l'entretien du Dr. Didier Pleux et de Franck Ramus, chercheur en sciences cognitives et directeur de recherche au CNRS. Au final, leurs positions en matière d'éduction positive se complètent. Le cadre, les limites, les frustrations sont nécessaires au bon développement de l'enfant mais ils ne vont pas sans l'amour, la bienveillance, le respect et l'écoute.
Pour conclure, je dirais que l'éducation positive, lorsqu'elle est bien équilibrée avec des règles claires et un cadre structurant, peut être extrêmement bénéfique pour les enfants. Cependant, une éducation trop positive, qui cherche à éviter toute forme de frustration ou de discipline, peut priver les enfants des outils nécessaires pour naviguer dans la vie adulte. Les parents doivent donc trouver un équilibre entre encouragements et limites, pour préparer leurs enfants à devenir des adultes épanouis et résilients.
Pour aller plus loin :

"De l'enfant Roi à l'enfant Tyran" par Didier Pleux.
Édition : Odile Jacob, 2020
Description: Aujourd’hui, les enfants rois sont devenus des enfants tyrans. L’enfant a pris le pouvoir, utilisant ses parents pour son bon plaisir. Comment faire pour rétablir l’autorité ? Comment se faire respecter en tant que parent ? Votre fille ou votre fils de 3 ans décide seul de ses heures de repas ou de coucher. En classe, il n’écoute pas, répond aux enseignants, ne respecte pas les autres. Votre adolescent ne vous adresse plus la parole, mais il est exigeant dans bien des domaines.

"L'éducation positive face à ses limite" par Béatrice Kammerer et Héloïse Lhérété.
Édition : Sciences Humaines Eds, 2024
Description: Est-il possible d'appliquer dans la pratique les fondements de l'éducation positive ? Pourquoi provoque-t-elle tant de débats ? Un livre qui met à plat les discours et débats sur le thème, en en présentant ses grandes figures. D'où vient l'éducation positive ? Emblématique de la parentalité du 21e siècle, elle reste indissociable de la vaste révolution du regard sur l'enfant amorcée dès le 19e siècle, qui a permis de le reconnaître comme un être sensible, requérant soins et protection, et comme un individu à part...

"Dans le cerveau de mon enfant : La révolution des neurosciences" par Michèle Mazeau et Alain Pouhet
Édition : Albin Michel, 2021
Description: Savez-vous que les neurosciences cognitives permettent de mieux appréhender le fonctionnement du cerveau et les mécanismes d'apprentissage de votre enfant ? Les Dr Michèle Mazeau et Alain Pouhet, spécialistes du développement cognitif vous expliquent comment ces avancées scientifiques donnent de nouveaux repères pour l'éducation des petits. De 0 à 6 ans, toutes les étapes du développement Intellectuel. Les auteurs vous convient à un voyage au cœur de l'évolution de votre enfant, depuis ses premières découvertes, en passant...