Mais pourquoi mon enfant rejette son père ?
- 6 avr. 2025
- 4 min de lecture

« Papa, va-t’en ! » Et voilà, la porte se claque sur un cœur brisé. Non, ce n’est pas une scène d’ado en crise, mais bien d’un petit bout de trois ans, refusant obstinément les bras de son père au moment du coucher. Faut-il y voir un rejet affectif ? Une préférence temporaire ? Une alerte rouge clignotante sur la dynamique familiale ? Pas forcément. Comme souvent avec les jeunes enfants, derrière un comportement déroutant se cachent des mécanismes complexes, d'ordres développementaux, affectifs et relationnels.
1. L’attachement : une dynamique évolutive

John Bowlby, psychiatre et psychanalyste britannique, est le premier à théoriser l’attachement dès les années 1950. Selon lui, l’enfant développe très tôt une relation privilégiée avec une figure dite « d’attachement principal », généralement celle qui répond le plus rapidement et régulièrement à ses besoins (souvent la mère, dans les contextes culturels traditionnels).
Mais attention : cela ne signifie pas que l’enfant « n’aime pas » les autres figures. Simplement, à certaines périodes critiques, il peut rechercher plus activement la sécurité auprès de la figure la plus familière.

Cette hiérarchisation temporaire des figures d’attachement, décrite plus tard par Mary Ainsworth (1978), permet à l’enfant de construire sa base de sécurité intérieure.
À retenir : L’enfant ne rejette pas « la personne » mais se tourne vers celle qui lui paraît, sur l’instant, la plus rassurante.
2. L’angoisse de séparation et les phases de rejet

Vers 8 à 18 mois, l’enfant entre dans la phase de ce que René Spitz a nommé en 1946 l’angoisse du huitième mois. Il reconnaît les visages familiers et rejette les inconnus, et parfois même des figures secondaires pourtant proches, comme un père peu disponible en journée. Cela peut se reproduire à d’autres étapes du développement, notamment vers 2-3 ans, lors de la phase d’opposition.

Selon la théorie du développement psychosocial d’Erik Erikson (1950), l’enfant traverse alors une phase dite de
« volonté/autonomie vs honte/doute ». Il explore son pouvoir d’action sur l’environnement, ce qui peut inclure… rejeter le parent qui ne correspond pas à son besoin immédiat.
Exemple typique : « C’est maman qui doit mettre les chaussettes ! » Le père tente de s’interposer ? Rejet immédiat.
3. Le rôle de la disponibilité affective
Certains enfants manifestent une forme de préférence exclusive pour un parent, non par rejet de l’autre, mais par habitude de disponibilité. Si le père est moins présent, pour des raisons de travail, par exemple, il se peut que l’enfant n’ait pas encore développé avec lui une sécurité équivalente à celle qu’il ressent avec la mère.

Le psychologue Donald Winnicott, dans ses travaux des années 1950, insiste sur l’importance de la présence suffisamment bonne : ce n’est pas la perfection qui crée le lien, mais la régularité et l’engagement émotionnel. Cela vaut aussi pour les pères, bien sûr !
Bonne nouvelle : Plus le père s’implique dans les soins du quotidien (repas, bain, câlins, jeux), plus il deviendra une figure d’attachement à part entière.
4. Le rejet temporaire : un passage, pas une fatalité
Ce type de comportement est courant et transitoire. Il peut aussi s’amplifier en cas de tensions familiales, de changements (déménagement, séparation, arrivée d’un autre enfant), ou encore en réponse à des émotions mal régulées chez l’enfant.

Les travaux récents en neurosciences affectives (notamment ceux de Daniel Siegel, psychiatre américain, depuis les années 2000) montrent que le cerveau de l’enfant est encore en construction, notamment au niveau du cortex préfrontal, siège de la régulation émotionnelle. Rejeter un parent peut alors être une manière brute mais sincère d’exprimer une émotion débordante (frustration, colère, tristesse).
Traduction possible du rejet : « Je suis bouleversé, je ne sais pas comment te le dire autrement ! »
Que faire, alors ?
Ne pas le prendre personnellement. Facile à dire, mais essentiel. Ce n’est pas un jugement de valeur sur vos qualités parentales.
Rester présent et disponible. Même sans réponse immédiate, la constance crée le lien.
Valoriser les moments de complicité. Jeux, histoires, rituels partagés : les petits moments font les grandes relations.
Éviter la rivalité parentale. Évitez les phrases comme « Tu vois, il ne veut que moi ! » Elles entretiennent une forme d’exclusion blessante.
Demander de l’aide si besoin. Un pédopsychiatre ou psychologue de l’enfant peut accompagner dans la compréhension des dynamiques familiales, surtout si le rejet devient source de grande souffrance.
En résumé
Le rejet d’un parent, surtout du père, n’est pas une anomalie, mais une étape possible et fréquente du développement affectif de l’enfant. Il ne s’agit ni d’un drame, ni d’un verdict. C’est une occasion, parfois un peu piquante pour l’ego, de réinventer le lien, de gagner la confiance, et d’apprendre à lire autrement le langage émotionnel des tout-petits.
Et puis, rassurons les papas : ce petit être qui vous repousse aujourd’hui… pourrait bien demain vous réclamer pour toutes les histoires du soir. Et là, c’est le cœur de maman qui saignera !



Commentaires